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  • Le sabre du grimpant (IV)

    De toute part affluaient des lettres de lecteurs reconnaissants, attestant l’influence prodigieuse de la pensée « Bottellienne » : « vous avez changé ma vie », « par vous j’ai trouvé la lumière », telles étaient les phrases les plus fréquentes relevées dans cette édifiante correspondance.

    Des « clubs » dédiés au « Bottellisme » ne tardèrent pas à se créer, aux Etats-Unis tout d’abord et dans l’espace anglo-saxon, puis dans l’Europe entière et jusqu’au Sri Lanka, ou l’effigie du brésilien voisinait quelquefois dans les temples avec celles de divinités boudhiques…

    On parla même de « miracles », de paralytiques gambadant après lecture du Pèlerin initiatique mais Jean-Édouard Dupont-Lehman, craignant une dérive qui pût être néfaste à sa propre maison, se refusa toujours à confirmer de telles rumeurs.

    D’autres livres suivirent bientôt, tels Le fleuve de la vie ou Le cœur secret de Fernando Reis, qui entretinrent la ferveur de ses admirateurs sans parvenir, toutefois, à égaler l’extraordinaire écho rencontré par le Pèlerin. Bottello, qui multipliait maintenant les conférences un peu partout dans le monde, sentait que son silence « éditorial » ne pouvait plus durer. Depuis deux ans on annonçait la suite de son premier ouvrage, Le mystère de l’éternel Amour, mais l’attente éperdue qu’elle avait suscité menaçait désormais de se muer en une sorte de frustration exaspérée, la publication en étant régulièrement repoussée.

    Il fallait réagir ! d’où Pierre Etienne Ancelin, son enthousiasme, sa culture et son « sang neuf ».


    Lire le chapitre V

  • Le sabre du grimpant (III)

    [MC-Croche 8 continue sur sa lancée et nous offre un troisième chapitre assez savoureux. Je ne dis qu'une chose : "La suite ! La suite ! "]


    Chargé, par intérim, de la rubrique culturelle il eut à résumer pour ses lecteurs l’ouvrage de Douglas P. Dunleavy junior : Changer sa vie en dix leçons : les clés de l’harmonie intérieure. L’auteur, ex diplômé en psychologie de l’université de Saratoga mais présentement directeur-fondateur d’un institut de « maximisation mentale » ayant toutes les apparences d’une secte, y prônait les vertus d’une méthode dite de « l’introspection analogique », méthode dont il était le concepteur et qui était censée résoudre tout conflit entre ce qu’il appelait le « Moi » profond et « l’Ego » social. En fait, il s’agissait, par le biais d’une longue série de questionnaires à choix multiples, de déterminer avec une précision optimale la nature profonde du lecteur, ou plus exactement ce que Dunleavy junior préférait appeler son « noyau atomique intérieur », étant bien entendu que chaque réponse se devait d’être absolument irréfléchie, en conformité parfaite avec le principe d’analogie voulue par la méthode. Le dixième chapitre, grâce aux type de réponses obtenues, vous permettait enfin de savoir à laquelle des six catégories d’ego recensées par l’auteur vous pouviez prétendre appartenir, et dont celles du « réaliste compulsif à tendances globalisantes » ou du «ludo-maniaque post-adolescent » n’étaient pas les moins pittoresques. Les principes généraux de l’introspection analogique étaient ensuite résumés en une lumineuse postface par laquelle Douglas P. Dunleavy précisait en quelque sorte sa philosophie de l’existence : « vis ta vie pour toi-même », « vas au bout de tes rêves », « libère ton moi profond et le Monde sera tien », telles étaient, en résumé, les ultimes conseils du psychologue maximaliste.

    Soit qu’il eut trouvé là, et pour la première fois, l’expression détaillée d’une intuition confuse, soit qu’il y ait entrevu en un éclair sa véritable vocation, toujours est-il que ce bref opuscule à tendance « new-age » fit sur Raul Bottello l’effet d’une « révélation ». Au terme d’une semaine de cogitations intenses il réunit ses maigres économies et partit pour Paris par le premier vol charter. C’est dans une petite chambre de l'« Hôtel du Midi », modeste établissement de troisième zone qui, même à Pigalle où il était situé, passait pour particulièrement miteux, qu’il accoucha en une quinzaine de jours de son premier bouquin, s’aidant en permanence du dictionnaire franco-portugais qui l’accompagnait depuis le lycée, d’une vieille Bible passablement éculée et d’une « encyclopédie des symboles » jadis publiée par le Reader’s Digest.

    On dit que la fortune sourit aux audacieux et cet adage contestable devait pourtant trouver une éclatante confirmation en la personne de Raul Bottello puisque ayant expédié son manuscrit aux éditions « Nord-actions », il reçut par retour du courrier une fort courtoise invitation à rencontrer son directeur, Jean-Édouard Dupont-Lehman… Celui-ci, avec un « flair » hors du commun, avait su discerner qu’en dépit d’un français parfois un peu étrange, le Pèlerin initiatique, car tel était son titre, collait parfaitement à « l’air du temps ».

    De fait, après qu’il eut subit le toilettage linguistique indispensable, le succès ne se fit guère attendre : national tout d’abord, puis assez vite européen et même mondial, l’ouvrage ne totalisant pas moins de cinquante traductions… Ce n'était plus seulement un événement littéraire, d’importance finalement négligeable : c’était indiscutablement un événement médiatique.


    Lire le chapitre IV

  • Le sabre du grimpant (II)

    [MC-Croche 8 est un homme très affairé. Il a tout de même pris le temps de rédiger la suite de sa nouvelle que je lui réclamais à corps et à cri.]


    « La journée commence bien… » soupira Bottello qui, histoire de passer le temps autant que d’oublier cet incident bizarre, entreprit de relire une nouvelle fois le C.V de Pierre Etienne Ancelin, le seul qu’il eut sélectionné au terme d’une recherche éprouvante En effet, ça n’avait pas été une mince affaire que de découvrir enfin, parmi une masse énorme de candidatures dont la plupart étaient absurdes quand elles n’étaient pas burlesques, celle correspondant idéalement au profil recherché et cumulant les qualités multiples, et quelquefois contradictoires, exigées par un poste aussi discret qu’indispensable : secrétaire particulier d’un homme de lettres.

    A la vérité, cela ne faisait guère plus d’une année que Raul Bottello s’était peu à peu convaincu de la nécessité d’être ainsi secondé dans ses activités littéraires… Auparavant, il avait tout assumé seul et ne devait qu’à lui-même son incroyable réussite ; toutefois, il ne pouvait maintenant se cacher davantage certains faits déplaisants : son inspiration piétinait, l’écran de son ordinateur restait trop souvent vierge et, pire que tout, la vente des ses deux derniers livres accusait un tassement inquiétant… Un apport de sang neuf devenait indispensable et c’est au choix judicieux d’un élément extérieur que s’en remettait Bottello pour réussir la transfusion.

    Sur ce plan, il faut bien admettre que le dossier de Pierre Etienne Ancelin paraissait prometteur… Titulaire d’une maîtrise en littérature comparée, passionné, en outre, par la langue et la civilisation japonaise jusqu’à être bilingue autant qu’expert en arts martiaux, il possédait aussi l’avantage, décisif aux yeux de Bottello, de préparer une thèse monumentale sur son œuvre… Sa lettre de motivation, quoiqu’un brin exaltée, peut-être, dans sa formulation, supposait la promesse d’un dévouement aveugle à la cause du Maître et une admiration sans faille.

    Sensible jusqu’à la dépendance à ces vapeurs d’encens, Bottello n’avait pas hésité trop longtemps pour choisir ce jeune homme à la fois si brillant et si bien renseigné, et c’était lui qu’il attendait dans les salons du « Royal Swiss Palace » avec une impatience grandissante.


    Avant que d’assister à une rencontre qui devait s’avérer, pour l’un et l’autre, d’une importance capitale, il conviendrait sans doute de revenir un instant sur la carrière fulgurante et rien moins qu’orthodoxe d’un écrivain parvenu, en moins d’une dizaine d’années, à une popularité aussi complète que surprenante.

    Comme l’avaient constaté de nombreux critiques, Raul Bottello était apparu tel une sorte d’« OVNI » dans le paysage littéraire mondial, et l’on est obligé d’avouer que rien dans son passé ne semblait le destiner à connaître pareille gloire.

    Brésilien d’origine, il s ‘était, au terme d’une scolarité quelque peu « chaotique », essayé à des emplois divers…Dans le meilleur des cas, cela n’excédait guère six mois, soit qu’il y eut entre ses patrons et lui incompatibilité manifeste, soit le travail proposé se révélât trop en dessous de ses aspirations. C’est ainsi qu’on le vit successivement : « saute-ruisseau » dans l’étude du notaire Da Silva, vendeur-démonstrateur au sein d’une grande entreprise de sanitaire, et même joueur de maracas dans le petit orchestre de Joao Santos-Lopes, qui se produisait alors, sans trop de succès, dans les bars à touristes…


    Le salut lui advint de façon très inattendue, alors qu’il terminait un stage au « courrier de Sao-Polo », feuille locale ou il était entré grâce à la protection d’un chef-typographe amateur de sambas.


    Lire le chapitre III