2008.05.08

Toda of the Dead (8)

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Pablo entrouvrit la porte. Personne dans le couloir. Lui et Axel en profitèrent pour se ruer dans leurs chambres respectives afin, comme convenu, d'y préparer leurs affaires.

Son sac à dos rempli en hâte à en faire crisser les coutures, ayant revêtu un blouson, une casquette et des gants afin de laisser le moins d’affaires sur place, d’une part, et de laisser le moins de chair à découvert, d’autre part, Axel inspira, d’un long souffle tremblant, et ouvrit très précautionneusement la porte de sa chambre. Il savait qu’il y en avait derrière la porte, car il entendait déjà leur souffle, mais il était obligé de sortir, le balcon collectif commençant à résonner des cris des résidents en lutte contre leurs voisins infectés. A cet instant, un bras recouvert d’hématomes s’engouffra frénétiquement, la main hystérique, se refermant et s’ouvrant à la manière d’une pince à sucre d’autrefois maniée par un épileptique, accompagné d’un vagissement douloureux lancé par une haleine pestilentielle. Axel plus rapide que son premier opposant, et singulièrement inspiré, tant il est vrai que l’instinct de survie peut donner de violent à-propos, alors qu’il bloquait la porte de avec son pied et pesait dessus de tout son poids, saisit de la main droite le poignet de son assaillant et, d’un rapide et puissant coup de coude gauche lui cassa l’avant bras. L’infecté, dans un mugissement, retira son bras et se plia en deux de douleur. Derrière lui, un autre, le voisin du dessous (un brave gars en temps normal), l’attendait, les yeux rouges, du sang lui sortant déjà des oreilles. Axel, sans cesser d’avancer, sortit de sa poche le couteau de cuisine bon marché dont il se contentait depuis un an, et, sans plus hésiter, lui sectionna les deux carotides et faisant un pas de côté qui lui évita de se faire asperger d’un sang marron putride qui partit avec la pression d’une explosion et vint asperger l’autre personnage qui, surpris, se redressa, et resta interdit quelques secondes. Axel continua, ruisselant de sueur sous ses chauds vêtements, mais surtout de peur et comme un loup aux abois. « Pablo, Théo, c’est le moment ! ». A cet instant, les deux portes s’ouvrirent presqu’en même temps, et ses voisins français apparurent, eux aussi chargés de quelques affaires.

« J’vois qu’tu nous as pas attendus pour t’amuser, dit Théo, qui semblait peu troublé par ce qui se passait.

– Content que t’aies pu rentrer et prendre tes affaires. Maintenant, va falloir sortir.

– Ca va pas être facile, s’exclama Pablo : regardez, y’en a plein qui rappliquent en face.

– Alors vous savez ce qui nous reste à faire ? , fit Axel.

– T’accorder les pleins pouvoirs ?, ajouta Pablo.

– Tu fais comme tu veux, mais moi, j’ai pas l’intention de me laisser coiffer au poteau », ajouta Axel qui, d’un coup de pied, enfonça une des fenêtres du couloir qui donnaient sur le Furupara, et qui partit avec une partie de son cadre.

« J’te suis, ça l’fait », dit Théo.

Axel sauta par la fenêtre et atterrit dans un grand fracas sur le dessus bombé d’une des cuves extérieures de la propriété. Sans tergiverser, Théo l’imita mais eut la chance, lui, d’être réceptionné par Axel. Malgré ses contusions, Axel ne traîna pas et descendit de la cuve par l’étroite échelle rouillée qui y tenait faiblement attachée. Il se félicita d’avoir pensé à mettre des gants, surtout lorsqu’il jeta un rapide coup d’œil aux mains de Théo, rougies par les anfractuosités blessantes de l’échelle. Au moment où Théo toucha terre retentit une série de coups de feu. C’était la police qui intervenait de l’autre côté du bâtiment. Tout espoir n’était donc pas perdu, à moins qu’il en fut tout au contraire !, pensa Axel.

Pablo ne venait pas, il devait avoir décidé d’expérimenter une autre voie. Celle, directe, des escaliers. « Si ça s’trouve, y s’est fait bouffer », s’exclama Théo, goguenard.

Il fallait être un peu fou, ou témoigner d’une inconscience d’imbécile ou d’une clairvoyance de visionnaire pour fuir ainsi du côté du « nid » d’où tout était parti. Mais parfois, trop de tergiversation nuit, et tant qu’à faire, autant sortir le plus tôt possible de la résidence. « Tu vas rire, fit Axel »

– Non, me dis pas qu’y a pas d’issue vers l’extérieur.

– Ben si.

– Ah ! Hahaha ! Trop bonne ! », s’exclama ironiquement Théo.

« – Il va nous falloir passer par l’intérieur et tenter de rejoindre l’entrée.

– Bon, j’crois qu’on est mort, là. »

Axel, son couteau ruisselant en main, se dirigea vers la porte du bâtiment principal qui donnait sur ce qu’ils appelaient le jardin. « Là, normalement, c’est fermé », dit Axel. Effectivement, la porte en fer sale à la peinture écaillée ne bougea pas d’un centimètre.

« On fait quoi, là ?, demanda Théo. On remonte sur la cuve et on téléphone à la police ?

– Si tu veux, mais elle est déjà là, la police, on l’entend, et je doute qu’elle s’en sorte si bien et encore moins qu’elle se pointe en hélicoptère pour nous porter secours ». Axel regarda autour de lui et fit quelques pas. Son silence fit ressortir les hurlements lointains des habitants de la résidence qui s’époumonaient de l’autre côté du bâtiment, sur le balcon qui devait à présent être plein de sang, et les coups de feu qui retentissaient dans la rue, non loin d’eux. Au bout d’une minute qui sembla à Théo avoir duré plus que cela, Axel s’éloigna vers un bâtiment qui devait servir de remise et devant lequel étaient posés pêle-mêle des morceaux de meubles et des matériaux de construction, moellons, planches et autres barres de fer qui n’avaient pas été ramassés. Axel ramassa un parpaing et, le tendant à Théo : « Tiens, toi qui es plus grand et sûrement plus fort que moi, balance ça dans la serrure. Ca ne peut pas lui faire du bien.

– Ouaip ! » Théo se saisit de l’objet et le lança aussi fort qu’il put sur la poignée en aluminium qui vola à un mètre de hauteur et retomba en rebondissant sur le sol. Il ne fut pas difficile ensuite d’ouvrir la porte, dans un grincement prévisible. Axel était glacé, ce que la sueur ne faisait qu’amplifier. De plus, le bâtiment était fortement climatisé, c’est presque un lieu commun que de le dire, s’agissant du Japon, le pays le plus climatisé du monde, où l’on se permet le luxe d’avoir froid toute l’année à grand coup de factures d’électricité, les raffinements de la technologie réfrigérante relayant les frimas d’un hiver ne rencontrant guère de chauffage digne de ce nom pour lui résister.

Une faible veilleuse rouge faisait la distinction entre la lumière du jour extérieur et la pénombre intérieure. Les deux jeunes pénétrèrent dans le Furupara. Ce qu’ils allaient y découvrir était au delà de leurs craintes.

2006.01.31

Emprise progressive (7)

Depuis un moment, Annick regardait Raphaël bizarrement. En effet, il s'agitait sur son siège et son front était couvert de gouttelettes de sueur.
"Qu'est-ce qui t'arrive, Raphaël ?", demanda-t-elle, sans être mue par autre chose que la curiosité que l'on pourrait éprouver devant un micro événement concernant une personne dont, au fond, on se désintéresse.
"Justement, je voulais te demander, commença le jeune homme en s'adressant à son cousin, tu ne pourrais pas regarder mes jambes ?
- Qu'est-ce qui t'arrive ?
- Elles me font mal, ça brûle, ça tire, une douleur de nerf peut-être.
- Laisse voir le professionnel. On va passer dans le cabinet." Ce qu'ils firent.
Raphaël pénétra dans un cossu cabinet au mobilier tout aussi coûteux que l'appartement, à ceci près que là, il trouvait un minimum d'unité dans les formes et les styles.
"Bien, voyons ça, fit l'homme d'une voix calme et monocorde."

Raphaël retira son pantalon. Il tomba d'un bruit sec. A la vue des jambes de son cousin, l'ostéopathe eut un bref gêmissement de surprise. Rapël lui-même sursauta et poussa un petit cri de stupeur. L'aspect de ses jambes n'était plus le même que dans la matinée. On y constatait de multiples chaines des ganglions violacés, douloureux au toucher sur toute leur longueur.
"Je ne m'attendais pas à ça, alors ça non. Ca fait longtermps que c'est comme ça ?
- Non, elles étaient normales ce matin ! C'est incroyable.
- Je suis désolé, je ne vais rien pouvoir faire pour toi. Ton cas n'est pas dans mes compétences. Je préfère t'emmener tout de suite aux urgences.
- Je te suis." Raphaël, chancelant plus encore d'émotion que de douleur, remonta son pantalon en tremblant.

De retour dans le salon, ils découvrirent Annick, un seau à la main, devant la fenêtre ouverte. Dehors, on entendait une femme qui criait. "Elle l'a pas volé, celle-là", dit-elle presque pour soi. Alors que dehors, la femme lui lançait : "Vous devriez avoir honte, madame ! Nous sommes des êtres humains comme les autres ! C'est dégoûtant, à votre place, j'aurais honte !".
"Mais qu'est-ce qui se passe, chérie ?, demanda Hector sans trop sembler se préoccuper de la réponse de sa femme, qu'il imaginait sans doute.
- Encore cette trainée qui raccole dans la rue, sous nos fenêtres ! En tant que syndic de la copropriété, je me dois de veiller aux intérêts des copropriétaires. Ici, c'est du standing, du standing ! Qu'elle aille se faire foutre ailleurs, la sidaïque !" puis, se tournant vers les deux hommes, son visage changea soudain d'expression, passant de la colère à l'auto-satisfaction. Elle avait déjà oublié la consultation. En d'autres circonstances, Raphaël se serait indigné du comportement de cette femme, mais il commençait à la connaître, et il n'avait qu'une envie, c'était d'être fixé sur son sort.
"Je dois emmener Raphaël à l'hôpital, je n'en ai pas pour longtemps.
- Qu'est-ce qu'il a ? Tu ne pourrais pas lui appeler un taxi ?
- Non, c'est bon, je peux quand même l'emmener ? Ne m'attends pas.
- Ah bon. J'espère que ça ira."
Raphaël répondit par un faux sourire de circonstance, plus un rictus qu'un sourire, d'ailleurs, mais il avait l'habitude d'en être réduit à ça avec la "famille".
Les deux hommes enfilèrent leurs manteaux et sortirent sans demander leur reste.
Une fois en bas, il croisèrent une prostituée trempée de la tête aux pieds. Elle apostropha Hector :
"Vous direz à votre femme que derrière la prostituée, il y a une femme, et qu'il nous reste encore un peu de dignité.
- OK, désolé ! répondit-il, et il plongea la main dans la poche intérieure de sa veste et en sortit un portefeuille en cuir.
- Je ne veux pas de votre argent, ça ira, merci", dit la fille, et, s'écartant, elle s'éloigna en croisant les bras, d'un pas chancelant. Raphaël la regarda s'éloigner avec tristesse et pitié. Il se sentit solidaire de cette triste humanité souffrante.
Arrivé devant un énorme 4X4 flambant neuf :"Voilà ma voiture, fit le cousin. Monte". C'était la première fois que Raphaël pénétrait dans un de ces chars urbains.

La route fut courte, mais, malgré cela et malgré le confort indéniable des sièges et des suspensions qu'offrait ce type de véhicule, Raphaël se tortillait de douleur sur son siège.
Après, le temps requis par la descente, une courte marche et les formalités administratives et l'attente, tout cela parut évidemment une éternité au jeune homme, même si au final ce ne fut pas si long.
Enfin, un médecin finit par arriver. C'était un petit homme à moustache et barbichette, tel qu'on en voyait beaucoup à la fin du XIXe siècle. "Raphaël, je te laisse avec le docteur Freyjus.
- Comment allez-vous cher ami ?
- Moi, très bien, mais c'est mon cousin parisien qui ne va pas.
- C'est ce que nous allons voir. Bien, on se retrouve après la consultation ?
- D'accord. A tout à l'heure.
- A tout à l'heure", répéta Raphaël, plus mort que vif.

[A suivre....]

2005.12.11

Toda of the Dead (7)

La porte s'entr'ouvrit, et une main saisit le bras de Pablo qui s'engouffra dans la chambre en un souffle sur lequel se referma la porte, immédiatement verrouillée.
"As-tu été mordu ?", demanda Axel, impérieusement.
"Non, heureusement. Dis-donc, tes histoires de fous, c'était vrai ! Il va falloir qu'on croie à tout ce que tu racontes, maintenant ,
- J'en ai bien peur. Qui est-ce qui connait tout, qui comprend tout ?
- Bon, qu'est-ce qu'on fait maintenant ?", fit à son tour Guillaume, d'une voix plaintive. Vous croyez que j'ai le temps de passer récupérer un truc chez Fabien ?
- Mais Fabien est sur le balcon, répartit Axel.
- Ah ? C'est lui qui tape comme ça ! J'imagine que c'est parce qu'il veut son déjeuner, dit Pablo. Eh puis, qu'est-ce que tu dois récupérer de si précieux chez Fabien ?
- Oh, un lecteur MP3 que je lui avais prêté...
- Depuis quand tu possèdes un lecteur MP3, fit Axel en fronçant un sourcil.
- Ahh, hah ha, ça fait longtemps. IL est vieux, mais c'est un cadeau de ma grand-mère, j'y tiens, valeur sentimentale, vous comprenez...
- Moi, je propose d'appeler Mégane, Ted et King", coupa Pablo en s'adressant à Axel.
"Bonne idée, reprit ce dernier, on se barre d'ici, on va en ville, on achète des billets d'avion et on rentre en France !
- Moi, ça me va !", s'exclama Pablo.
"Moi aussi", fit doucement Guillaume d'un regard par en dessous, la moue boudeuse.
"Bon, j'appelle Mégane", fit Pablo. Il sortit son téléphone et composa le numéro. "Allô Mégane, oui, c'est moi. Dis, il faut qu'on se voit aujourd'hui. Rejoins-nous dans une heure à Ikebukuro. Prends tes affaires, on rentre en France. Non, non, non, je t'expliquerai. Il y a une épidémie. Nonon, je sais, je te jure que je suis sérieux, mais là, on doit faire vite. Je t'expliquerai quand on se verra. Ne te laisse toucher par personne et viens le plus vite que tu peux. Tu peux venir avec tes amis français si tu peux les convaincre de te suivre. Rendez-vous à l'endroit habituel devant la gare. Fais attention à toi. Oui, moi aussi. A tout à l'heure." Pablo souffla un coup, puis : "Bon, à présent, j'appelle King."
Par pure convenance pratique, je vais faire profiter le lecteur de la conversation dans son intégrale intégrité en transcrivant également les réparties de King. Mais pourquoi King, d'ailleurs ? Bah, ses parents l'avaient prénommé Axel aussi, et deux Axel, c'est peu pratique, alors on lui trouva un surnom, car c'était le moins sérieux des deux, et comme il aimait bien la star de Memphis... En outre, King, dans son genre (le langage... coloré), était un roi.

"Allô, King ?, fit Pablo.
- Eh ! Salut, Mister ¨Popol, ça baigne ?
- On a un gros problème.
- Merde, t'es sérieux ?
- Oui, malheureusement !
- Vas-y, tu peux tout me dire : où est la couillette ?
- On doit tous rentrer en France ce soir.
- Et pourquoi ma poulette, je te prie ?
- Parce qu'on a une épidémie mortelle à Toda, et qu'elle va bientôt se répandre à tout Tôkyô.
- Putaiiiiin !!!
- C'est pas la classe, effectivement. En plus...
- Quoi, putain, quoi ?!
- Fabien...
- Non, tu déconnes ?!
- Il l'a pris et...
- Non !
- Si...
- Double fist anal !!
- Donc on part ce soir, rendez-vous dans une heure à la gare d'Ikébukuro, préviens Ted et les autres Français, si tu peux.
- Ouais, bien sûr. Mais j'aurai jamais le temps de faire mes bagages.
- Tu fais comme nous. Prends ton argent et ton ordimini, et zou !
- OK chef, ça marche !"
Avant de raccrocher, Pablo entendit encore une fois : "Putain..."

Lire le chapitre 8. 

2005.11.18

Emprise progressive (6)

L'appartement qu'occupait son cousin et sa femme avait beau être spacieux, les riches meubles de chêne et les vitrines à objets d'art et d'artisanat qui le garnissait le faisaient paraître plus petit. La décoration surchargée finissait par donner une impression d'encombrement, et le rafinement recherché n'apparaissait que comme l'étalage d'un goût hétéroclite modelé par les tendances visant à paraître. Le tableau de maître du XXème siècle placé sur le mur principal du salon, au dessus de la cheminée, était flanqué latéralement de pendulettes XVIIIème qui semblaient, par leurs dorures, attester du prix qui avait été payé pour chaque objet. Tout était vrai, et à la fois, rien n'était à sa place.

"Assieds-toi, j't'en prie", fit son cousin avec un sourire de pure politesse. Raphael s'exécuta, et se retrouva installé dans un confortable Chip and Dale recouvert de velours rouge. Raphaël s'agitait sur son siège et triturait ses mains moites. En face de lui, immobile, son cousin semblait attendre, mais en vain, aussi reprit-il : "Qu'est-ce que tu viens faire à Dijon ?" Il ne lui était bien sûr pas venu à l'esprit que ce pouvait être pour lui rendre un petite visite.
L'air peu fier, Raphaël répondit : "J'ai des problèmes.
- Quel genre de problèmes ?", fit l'autre en fronçant les sourcils.
- Je dois m'absenter de Paris quelques temps, et j'aurais voulu savoir si tu pouvais me loger quelques temps...
- Combien de temps ?
- Une semaine tout au plus.
- Qu'eeeeeeeest-ce que tu as fait ? Où est-ce que tu es allé te fourrer ?" Raphaël n'eut pas le temps de répondre que le bruit de la serrure retentit, la porte s'ouvrit, et la femme de son cousin pénétra dans l'appartement accompagnée d'un petit chien marron qui déplut tout de suite à Raphaël. En voyant ce dernier, la femme ne cacha pas sa surprise. Raphaël se leva et fit quelques pas vers elle. La femme posa ses sacs de commissions, s'approcha, et après qu'ils se firent la bise et se furent salués, s'apprêta à prendre part à la conversation, mais :"Excuse-nous un moment", fit le cousin, et il entraina sa femme dans la pièce voisine, en la prenant par le bras.
Ils firent leur réapparition quelques minutes plus tard, la femme apportant sur un plateau à poignées dorées une assiette sur laquelle figuraient quelques biscuits bon marché et un verre vide. "Qu'est-ce que je te sers ?
- Tu aurais du lait ?
- Oui, bien sûr, je t'en apporte". Et elle repartit chercher un pack, l'air las. Pendant ce temps, Raphaël et son cousin se regardaient sans plus sourire.
"Je pourrais savoir ce que tu as trafiqué, avant toute chose ?
- Certaines personnes me recherchent, et je dois me faire oublier quelques temps. Je ne savais pas où aller, et je suis venu ici, mais je ne resterai pas longtemps.
- Annick et moi on veut bien te dépanner pour la nuit, mais pas plus."
Je le savais, pensa Raphaël.

Lire le chapitre 7.

2005.08.26

Toda of the Dead (6)

Pablo franchit le seuil de la résidence. Personne dans la loge du gardien. Il ôta ses chaussures et passa à son casier prendre ses claquettes en plastique et, comme souvent, oublia de retourner la plaquette qui indiquait sa présence (ou son absence) dans le bâtiment. Il fit quelques pas, longea le réfectoire et, alors qu'il arrivait au niveau des douches, la porte s'ouvrit lentement et un personnage nu comme un vert en sortit. C'était celui qu'ils appelaient "le Huileux", un garçon filiforme aux longs cheveux gras, aux vêtements tachés, qui mangeait toujours la bouche pleine, très lentement, l'air absent. Il ne parlait à personne, et aimait à entrer dans le bain sans avoir pris de douche préalable, ce qui était absolument interdit. Certains résidents plus propres que lui en firent les frais, en ressortant dudit bain avec une infection très mal placée...
Bref, le Huileux était là, devant Pablo, les joues pleines, et du sang lui coulait de la bouche, le long du coup traversé de grosses veines foncées. Ses yeux avaient perdu toute couleur, et il respirait bruyamment, sans doute avec difficulté. Il continua de mastiquer son étrange repas tout en fixant son voisin. Pablo, déjà passablement indisposé à la vue du corps nu de ce personnage qu'il n'appréciait guère, eut un haut le coeur lorsqu'il découvrit que l'autre tenait convulsivement à la main un morceau de boyau dégoulinant de sang.
Axel n'a pas menti, pensa-t-il. Satan, Prince de ce monde, est en train de passer à l'attaque. Je le savais. Si je suis encore en vie, c'est que... Il n'eut pas le temps de se dire autre chose que le Huileux se jeta sur lui, sans lacher les trippes. Il voulait le mordre, mais plus il ouvrait la bouche, et plus des morceaux de vicères déjà mâchés en sortaient et l'obstruaient. Pablo, qui se souvenait de ses rudiments de boxe française, lui asséna un violent coup de poing dans le ventre. Le zombie se plia en deux, mais revint à la charge, l'air énervé, et il lacha son déjeuner au passage ; ses mains aux ongles longs et noirs menaçaient Pablo. "Tu en veux encore ?", s'exclama Pablo en français. Et alors que le zombie s'apprêtait à se saisir du bras du Français, celui-ci reprit sa garde et lui envoya un salvateur direct du gauche en plein milieu du nez. Le mort-vivant s'écroula, assommé. "Je t'ai jamais aimé", lui lança-t-il en japonais, ajoutant au passage en français : "T'avais pas la classe". Puis il prit ses jambes à son coup et courut jusqu'à sa chambre, montant les marches deux à deux. Il eut juste le temps de voir un autre zombie japonais qui se dirigeait vers lui, mais déjà il s'engouffrait dans sa chambre qu'il verrouilla. Adossé à la porte, il attendit quelques instants que son coeur ralentit, puis il s'assit par terre et tenta de réfléchir. A la fois rempli d'une peur froide qui le raidissait, et d'une certaine joie à l'idée qu'il n'avait pas cru en vain, il resta quelques instants ainsi, l'esprit en ébullition.

Au même moment, dans la chambre de Guillaume, ce dernier et Axel entendaient taper contre le mur mitoyen avec la chambre de Fabien. "Ah ! Il se réveille", fit Guillaume, l'air faussement sérieux. Puis le bruit cessa. Pendant une bonne dixaine de secondes, le silence régna dans la pièce, n'était la respiration d'Axel qui avait le nez bouché. Malgré le fait que Guillaume avait prouvé son audace et fait montre de sa force, Axel n'était pas pour autant rassuré, loin de là. Allez savoir ce qu'il nous prépare, pensa-t-il. A cet instant, un double bruit se fit entendre, et les deux Français sursautèrent. Le téléphone de Guillaume venait de sonner, et au même moment, on tapait contre la baie vitrée. Les rideaux voilaient le balcon. "Laisse les rideaux tirés, lança Axel." Guillaume ne répondit pas et se jeta sur le combiné. "Allô ? ", fit-il de sa voix habituelle, petite et prudente. "C'est Pablo ! " dit-il en jetant un coup d'oeil à Axel. "OK, on t'attend. Fais attention et dépèche-toi." Il raccrocha. "J'en profite pour appeler Théo", et il composa le numéro de celui-ci. Aucune réponse.
"Il est allé faire des courses.
- Espérons qu'il ne servira pas de dîner en chemin", dit Guillaume avec le sourire.
A ce moment, on frappa à la porte. Axel s'approcha : "Qui est là ?...
- C'est moi, ouvre, dépèche", fit la voix de Pablo, plus excitée qu'à l'accoutumée.

 

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2005.07.20

Toda of the Dead (5)

Axel n'était pas un sportif, ni un cogneur, mais avait l'esprit vif et des réflexes plus que corrects. Sans trop tergiverser, il repoussa son agresseur, à grand effort, d'un violent coup de pied dans les parties. Celui-ci s'applatit contre le mur avec un bruit sourd et liquide, mais il se releva presqu'aussitôt, grognant, la bouche sèche aux lèvres fendillées, grande ouverte, et se mit à pousser un râle encore plus strident.
"Waouh !", fit Guillaume.
"Bon, je crois que c'est lui ou nous", ajouta Axel, avec une logique imparable. "On rentre dans ta chambre, OK ?
- OK." Et en quelques secondes, il s'y engoufrèrent et refermèrent la porte au verrou. A peine l'avaient-ils refermée que le colosse se jetait contre, dans un effroyable fracas. De l'autre côté, Axel et Guillaume sentaient un frisson leur traverser l'échine.
"Tu sais te battre ?, demanda Axel.
- J'ai jamais suivi de cours, mais les rares fois où j'ai fait de la boxe avec mes potes, je dois reconnaître que j'étais le plus rapide, le plus fort, et que je les ai tous battus. J'esquive particulièrement bien."
Axel avait décroché. Il venait de remarquer au milieu des objets hétéroclites qui tapissaient le sol de cette pièce à l'athmosphère renfermée qui semblait plus une tannière qu'un cabinet de travail, quelque chose qui éveilla sa curiosité...
"Mais qu'est-ce que c'est, cette poupée ?
- Quoi ? Quelle poupée ?
- Celle-ci", et Axel s'empara d'une petite figurine manifestement fabriquée à la main, un petit personnage en tissus avec les cheveux en l'air. "C'est marrant, elle me ressemble.
- Quoi ? Mais qu'est-ce qui te fait dire ça ? C'est une coïncidence.
- Mais regarde, la coupe de cheveux, les vêtements. Et pourquoi elle n'a que quatre doigts à la main gauche ?
- Cette poupée, c'est de l'artisanat africain, c'est un souvenir de touriste, lors de mon voyage au Sénégal. Laisse, c'est de la mauvaise fabrication." Et sur ces mots, il reprit la figurine des mains d'Axel et la lança sous un empilement de gobelets portant les armes jaunes d'un célèbre "restaurant" rapide où un clown visiblement intéressés pas les petits enfants lui procurait régulièrement son alimentation de base. La porte continuait de vibrer, secouée par les attaques de ce bélier vivant (si l'on peut dire).
"Bon, soyons sérieux, dit Axel. D'abord Fabien, ensuite lui. Ils sont malades, et gravement. Pas besoin d'avoir fait des études de médecine pour comprendre que cette saleté de Furupara les a zombifiés.
- Dans ce cas, comment expliques-tu que je n'aie pas été contaminé ?
- Tu calfeutre ton système d'aération, et ce faisant, Axel désigna la bouche prévue à cet effet, située au dessus de la baie vitrée, et qui était colmatée par du papier et des emballages de bonbons tassés.
- Pourtant, je suis allé aux toilettes ce matin, et la fenêtre était ouverte.
- Oui, mais à ce moment-là, les effluves toxiques avaient déjà cessé.
- Bien vu. Alors qu'est-ce qu'on fait pour Fabien ?
- Rien, il va devenir comme l'autre bulldozer dehors. Espérons pour lui et pour nous qu'on ne se retrouve plus une seconde fois face à face. Il faut que je foute le camp de ce pays. Et je te conseille d'en faire autant.
- Laisse-moi quelques instants pour réfléchir.
- Comme tu veux, moi j'appelle Pablo et Théo pour les prévenir." et sur ces mots, il sortit son téléphone mobile qui est à la vie japonaise d'aujourd'hui ce que l'éventail fut à celle d'hier, et appela Pablo. "Allo, Pablo, c'est moi ! Dis, où es-tu en ce moment ?
- Là, je suis sur le chemin de la résidence, fit la voix à l'autre bout du fil. C'est dingue, il y a des voitures de police partout, et on a contrôlé mon identité, sans me dire ce qui se passait. Encore heureux qu'on m'ait pas fait une prise de sang ! Tu sais, moi, le sang, j'aime pas trop ça.
- Désolé, jeune zoulou, mais tu risques d'en voir très bientôt.
- Quoi ?!
- Tu ne vas pas me croire...
- Non, en effet, je n'te crois déjà pas !
- Bon, salut ! Non, j'rigole. Plus sérieusement, il semblerait que...
- C'est quoi, ce bruit sourd derrière toi ?
- C'est justement là où je voulais en venir : on a au moins deux zombies dans la résidence, et l'un d'eux est très teigneux.
- Non mais j'y crois pas, on nage en plein délire. Mais bon, qui c'est, ton zombie qu'à pas la classe ?
- L'Homme à Tête de Fugu !
- Oh non... Attendez-moi, avant de vous faire dévorer, j'arrive !
- Fais attention, je plaisante pas !
- J'arrive ! A tout de suite" Et Pablo raccrocha.

"Alors ?", demanda Guillaume.
"Il sera là d'un moment à l'autre. Il dit qu'il y a des voitures de police partout et qu'on l'a contrôlé.
- Maaaazette !" A cet instant même, la porte s'ouvrit violemment, projetant Axel sur Guillaume, à l'autre bout de la petite pièce. Ils glissèrent sur les feuilles de papier et les livres qui jonchaient le sol et vinrent frapper la baie vitrée, l'un contre l'autre.
"Ahhhh, mon dos, s'exclama Axel.
- Et moi, alors, tu m'écrases."
Le colosse ne les laissa pas terminer et se rua sur eux, les crocs acérés. Guillaume se leve d'un bon et se saisit de ce qu'il trouva sur son bureau, à savoir deux crayons à papier bien afutés. Un sourire inquiétant illumina son visage et ses yeux étincelaient d'une lueur inhabituelle. "A nous deux, cher voisin !", s'exclama-t-il. A peine son assaillant l'avait-il saisi d'une poigne de fert, aux épaules, que, par en dessous, d'un mouvement circulaire, Guillaume passa ses bras derrière les homoplates de son adversaire et, sans hésiter, lui planta les deux crayons... dans les oreilles. L'Homme à Tête de Fugu exhala un petit râle puis, ses yeux révulsés, s'écroula à la verticale, sur les genoux, faisant trembler les meubles au passage.
"Bon sang ! , s'exclama Axel, tu l'as eu. Je t'ai toujours dit que tu savais manier le crayon, mais j'ignorais que tu étais ambidextre.
- Moi aussi, jusqu'à aujourd'hui. Ca me fait un talent de plus. Bon, on va se faire Fabien ?
- Quoi ? Non mais ça va pas ?!

Lire le chapitre 6

2005.07.10

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Chapitre VIII




Pendant plusieurs jours, le navire longea les côtes du continent Américain et, enfin, mit le cap vers l'Est, en direction de l'Afrique où l'on devait faire, sur le retour, trois escales dans les colonies royales. "Verra-t-on enfin des sauvages en liberté ?, demanda-t-il à son professeur
— Je l'espère, mais j'en doute", répondit-il. Ils se laissaient aller à leurs rêveries, sans crainte du lendemain.
Une nuit, les marins furent alertés : c'était la tempête. Hugues qui ne savait pas exactement ce que c'était, comprit vite en voyant rouler les tonneaux dans la cale et lorsque, sur le pont, il fut confronté à la violence des éléments naturels.
Chacun fit de son mieux mais on ne put éviter des pertes : l’artimon fut endommagé et deux hommes périrent emportés par une lame furieuse. Il devait être autour de 9h du matin quand les flots s'apaisèrent. Hugues regardait à l'horizon rose le soleil bas et indifférent. Il avait mal au ventre. Le lendemain, c'était passé. Rafraîchis par l'humidité du temps et les événements derniers, les hommes avaient perdu leur douce indolence et redevenaient irritables. Les bagarres recommencèrent, comme les châtiments publics. Le bosco, toujours excédé, mettait plus de violence que jamais à châtier les coupables. M. Bomboeuf racontait que les dîners avec le capitaine devenaient plus tendus, d'autant que le second et le contremaître ne se portaient pas dans leurs coeurs respectifs. Un soir ils faillirent en venir aux mains. "Vous savez mon jeune ami de quel côté je suis...
— Certes monsieur, comme moi.".
Après d'interminables journées, le navire mouilla au large des côtes africaines. Il était temps : les vivres étaient presque épuisés et les hommes à bout. Il fallait réparer les avaries. La première halte durerait cinq jours. Il faisait très sec ce jour-là. Le port baignait dans des brumes duveteuses de poussière uniformes. Deux bateaux y étaient amarrés. Des hommes s'affairaient. Il semblerait qu'ici aussi ce soit la même chose, se disait Hugues. Combien il aurait préféré débarquer dans une contrée hostile, accueilli par une tribu patibulaire les lances levées avec des cris de guerre... "Tu recherches la bravoure ?", lui demandait M. Bomboeuf. "Mais penses-tu qu'il faille attendre nécessairement les situations où notre vie est menacée ? Il faut peut-être plus de force de caractère pour clamer des idées nouvelles que certains jugent perturbatrices en dépit de tout, que pour courir entre les flèches d'une guerre." Ces dernières paroles donnèrent à réfléchir à Hugues. Il se surprenait, ne reconnaissait plus celui qui avait quitté ses parents. Le jeune marin jeta un coup d'œil distrait au mat, puis son regard se reposa sur les flots infinis qu'il avait tant convoités. Avait-il trouvé ce qu'il était parti chercher ? Le savait-il seulement ? "Demain nous irons visiter le pays, qu'en dis-tu ?
— Mais, monsieur, et mon travail ?...
— J'ai déjà réglé cela. Vous savez, mon jeune ami, ma diplomatie me permet d'être fort bien "en Cour" et le bosco me craint, alors il ne fait pas de difficultés sur de petites choses comme cela.
— Merci, monsieur
— Je t'en prie, et puis... " Il posa un regard paisible sur son interlocuteur, puis repris : "Il me faut bien un élève".

Pendant les cinq jours d'escale, les marins s'adonnèrent à toutes les passions, notamment celles qu'il leur était impossible de satisfaire à bord. Les maisons de passe du village colon ne désemplissaient pas. Il y avait des femmes à tous les prix. La grande majorité se composait d'esclaves noires, qui lorsqu'elles parvenaient à un certain stade d'ancienneté, touchaient une part du bénéfice. Il y avaient aussi des mulâtresses et, pour les clients les plus fortunés, on avait des Européennes qu'on faisait venir tout spécialement. Le bon docteur s'acoquina avec une certaine Juliette, une belle Bordelaise de trente cinq ans. En cinq jours, elle eut le temps de lui monter la tête, au point qu'il prit le dessein problématique de la ramener avec lui en France et d'en faire sa maîtresse officielle. Il avait déjà en tête l'appartement où il la logerait. Le jeune mousse fut la première personne à qui il confia son projet et la seule à en connaître les détails. Hugues fut fort surpris de découvrir dans ce monsieur de quarante huit ans un fougueux galant, prêt à braver l'autorité du capitaine pour emmener avec lui une femme. Il ne jugeait plus son maître et se réjouissait avec lui.
Les cinq jours se partageaient en deux types d'activités : promenades instructives parmi les plantations et la nature sauvage (Hugues put enfin satisfaire sa curiosité en visitant un village "naturel" où ils furent plutôt bien reçus) et promenades solitaires (il laissait son maître en galante compagnie). Le climat africain déplaisait au jeune homme et les colons, par leur brutalité, leur sentiment d'impunité, l'écœuraient. Il était temps de reprendre la mer. Il se demandait comment allait se solder l'aventure du médecin.
Le soir du cinquième jour, il le vit paraître au bras de la fille. Elle portait une tenue des plus sobres. Hugues lui avait déjà été présenté et la trouvait plutôt gentille. Elle avait eu de la chance de rencontrer son maître, pensait-il. "Veux-tu m'attendre ici avec Juliette, le temps que j'aille en parler au capitaine ?
— Oui, monsieur. J'espère qu'il sera bien disposé.
— Merci, mon garçon", fit-il, et il se dirigea vers la cabine du capitaine sans se retourner, faisant grincer les planches de ses bottes fumantes dans la poussière de l'air chaud. Mademoiselle Juliette, voyant que sa présence mettait le mousse mal à l'aise, rompit le silence en lui racontant simplement, sans entrer dans les détails, comment tout c'était fait : sa rencontre avec M. Bomboeuf qui l'avait rachetée à un prix assez élevé à son propriétaire, ses adieux à ses compagnes. Malgré ses remords à les laisser dans leur condition alors qu'elle avait eu de la chance, elle était heureuse comme elle ne l'avait pas été depuis très longtemps". Hugues, devant la dignité manifeste de cette pauvre créature, la prit en estime et, la plaçant aux côtés de son maître, la considéra comme ayant les mêmes droits sur lui que ce dernier. Son contentement fut néanmoins obscurci par une pensée soudaine : Et si le capitaine refusait ? — Mademoiselle Juliette semblait si heureuse qu'il jugea bon de ne pas l'affliger avec ses craintes, d'autant qu'elle devait bien se douter que la réussite de l'entreprise était hasardeuse. Un autre point le préoccupait. "Vous savez, Mademoiselle Juliette — elle lui avait demandé de l'appeler par son prénom — osa-t-il dire enfin, ici, sur le bateau. comment dire... tout n'est pas comme à terre. Il y a , comment dit-on déjà en français... la promise cuitée !" Mademoiselle Juliette rit, surprise de l'innocence du mousse et attendrie par sa bienveillance. "— Je crois saisir", fit elle avec un sourire en biais découvrant sa dentition où manquait d'ailleurs une molaire, ce qui lui donnait un air charmant. A ce moment, le médecin sortit de la cabine du capitaine et, ôtant son tricorne l'agita en l'air en signe de succès. "C'est bon ! C'est bon !" faisait-il. Tous trois en furent fort aises.
Puis, le médecin retourna souper dans la cabine du capitain et laissa Mademoiselle Juliette dans sa chambre où le cuisinier, averti, vint lui servir son maîgre repas. La nouvelle s'était répandue comme le premier libertin introduit le vice dans un couvent. Les hommes ne parlaient que de ça. Quelle était donc cette fille que le médecin avait sorti du bordel et cachait ainsi dans sa chambre ?
Une partie de leur curiosité fut satisfaite le lendemain, jour du départ, lorsque Mademoiselle Juliette sortit sur le pont prendre l'air. Elle avait reçu instruction de conserver en toute circonstance sur le bateau une conduite humble et ne prêtant à aucune ambiguïté. Aussi lorsqu'elle monta s'asseoir sur la plate-forme de commande à côté du capitaine, son second et le bosco, tous la regardaient de côté, la bouche crispée dans un rictus de mépris mêlé de concupiscence...
Le soir, quand M. Bomboeuf quittait la table pour rejoindre sa chambre, les hommes se regardaient et frottaient leurs mentons bleus. Il y en avait toujours un pour pouffer ou médire. Dans la journée, la conduite des deux amants était des plus bourgeoises. Parfois, venant rejoindre sa belle sur la plate-forme de commandement, le docteur s'inclinait légèrement et baisait cette main qui montait à ses lèvres. Lorsque son travail lui laissait une minute ou que le quartier maître faisait mine de ne pas le voir, Hugues allait rejoindre ses amis et ils devisaient fort civilement.
Tout allait pour le mieux mais ce devait être trop car le sort décida de rider un peu ces joyeuses honnêtes gens. Une nuit, un personnage douteux, sous le coup de la convoitise la plus irrépressible, s'en vint surprendre la jeune femme qui dormait paisiblement aux côtés de son amant et après avoir fait sortir celui-ci du nid, roué de coups jusqu'à l'en assommer, entreprit de faire subir à la malheureuse les derniers outrages. Il n'était pas dans les principes (elle en avait, malgré sa condition précédente, toujours eus) de la dame de se donner ainsi, surtout pas si l'on roulait l'homme de sa vie à terre. Bien que menacée d'une lame pointée sur sa gorge, d'un coup de coude elle réussit à se libérer du bras criminel et recula de deux pas, se retrouvant dos au mur. Sans perdre une seconde, elle hurla de tout ses poumons de femme n'ayant jamais touché au tabac. Le fautif sortit de la pièce en courant. Il fut rattrapé en route par le cuisinier qui entendait bien prévenir les débordements à bord (et acquérir par là quelque crédit auprès du capitaine). Le coupable, reconnu de tous, n'en était pas à son premier écart de conduite. Le bosco s'approcha de lui, le fouet serré convulsivement dans ses mains. "Attachez-le. Il sera châtié immédiatement.. Allumez toutes les lumières et dites aux autres endormis de monter sur le pont. Capitaine ? " et il se tourna vers ce dernier qui, jambes nues sous sa chemise, avait enfilé sa vareuse en hâte et faisait face à l'horizon, les yeux bouffis, grattant sa chevelure ondulée.
"Faites, faîtes donc", fit-il sans le regarder et marmonna "et qu'on en finisse".
"Ce soir, messieurs, reprit le bosco, cet homme que voici, qui n'en est pas à son premier forfait, ni à sa première punition, a attenté à l'honneur de notre unique passagère et, non content de l'avoir menacée, il a de plus porté la main sur notre docteur." Ce dernier était justement en train de soulever sa tête endolorie de l'oreiller sur lequel elle reposait. Ses yeux s'ouvrirent sur l'image de Mademoiselle Juliette. Un demi-sourire vint donner à son visage la vie qui l'instant d'avant semblait lui manquer. "Etes-vous en état de vous lever ?
— Oui, oui, ne vous inquiétez pas, Juliette" et il s'assit lentement. Uns fois habillé, il monta sur le pont où on fut fort aise de le voir arriver entier. Le coupable était lié contre le grand mât. Devant lui, dos à la foule, se tenait le bosco, fouet en main. Une besoin pressant faisait sautiller Hugues d'un pied sur l'autre. ces châtiments étaient pénibles pour tout le monde, pensait-il, sinon pour celui qui les assénait. Quand le "correcteur" eut fini son office, on emporta le matelot plus mort que vif dans la cale où on le jeta sur des sacs de jute et tout le monde put enfin aller se recoucher ou retourner à ses occupations. "La prochaine fois, dit le médecin une fois de retour dans son lit, si prochaine fois il y a, je ne lui laisserai pas le temps de m'assommer et je ne le raterai pas. Paf ! Une balle dans la tête ! — Oui, mon ami", fit Mademoiselle Juliette d'un ton apaisant, et elle souffla la chandelle.

Chapitre IX : Voyage




Il fallut bien à la vie communautaire retrouver quelque harmonie, ce que le temps et le fouet permirent. D'escale en escale, le retour se rapprochait. Hugues l'avait vu sur la carte du docteur. "Les cours de géographie me reviennent. Seulement je n'avais jamais vu de carte marine comme celle-ci", dit-il.
"— Elle est récente, regarde la date..." et M. Bomboeuf se prit à lui faire un cours de géographie. Voilà qui est très éclairant, pensa l'élève, mais qui tend à dissoudre le mystère... Voyant son air pensif, le médecin reprit : "Idéaliste, la géographie t'ennuie, tu voudrais voir le monde infini !" Après un silence : "Tu voudrais donc plus que ne peut ta nature... Tu voudrais...
— Oh non, monsieur !". Le regard de côté du docteur avait saisi un aspect trop ambitieux de la personnalité d'Hugues.
Cette nuit-là , ce dernier se livra à la prière avant de trouver le sommeil, apaisé.

Trois jours plus tard, un coup de feu retentit et on trouva un des hommes mort, dans la cale, un trou bien calibré au niveau du front. Hugues n'eut guère le loisir de le voir qu'on l'entourait d'un drap. Le bosco, reconnaissant l'homme qui avait agressé Mademoiselle Juliette, furieux, les fit tous monter au pas de course sur le pont. Il exposa la situation. Le coupable, car il devait certainement s'agir d'un meurtre, ne s'était pas dénoncé. Le capitaine et son second se regardaient, fort incommodés d'une telle situation : c'était bien la première fois. "Capitaine ?". Le capitaine se retourna, son second se redressa alors, signalant par là qu'il écoutait sa décision comme celle de l'oracle. Levant les yeux au ciel, dans une attitude qu'il eut voulu grave mais qui ne dénotait que son profond embarras, le capitaine entama une tirade malaisée sur la nécessité des lois et leur application. Par trois fois il demanda au criminel de se dénoncer afin qu'il soit mis aux arrêts dans la cale à provisions avant d'être remis aux mains de la justice terrestre. M. Bomboeuf écoutait, solennel, calme et intéressé, les paroles du capitaine. Hugues pour sa part, observait une attitude opposée. Secoué de tics, il regardait autour de lui, scrutait tous les visages alternativement, cherchant à déceler les pensées des uns à l'égard des autres, en particulier le médecin. Au repas, alors que tout le monde ne parlait que de la même chose, lui, au contraire, s'en tenait à de compendieuses phrases de portée générale. L'image du corps jeté à la mer dans ce linceul blanc, la vitesse à laquelle il percuta le liquide, la trompette du second, tout le reste l'obsédait comme s'il venait d'assister à quelque antique rituel : "Holocauste !" pensa-t-il. Et cette lumière ! La mer comme un sol d'or, immobile, indifférente au fait que ce corps lui soit remis. Qu'y faire ? Quoi ? "Non merci, pas de vin, je n'ai plus soif. — Regardez le petit, fit l'espagnol, il n'a pas l'air bien à cause de ce mort. Ça t'a choqué, Hugues ? C’est comme moi..."
Après la table, il se consacra avec sérieux à ses tâches et n'adressa pas la parole à M. Bomboeuf. De son côté, ce dernier avait aussi participé à un morne dîner. Le bosco ne décolérait pas, le capitaine s'accablait de soucis et son second tachait de décontracter l'atmosphère par de plats mots d'esprit. "Et vous, docteur, qu'en pensez-vous ?" lui avait demandé le bosco l'œil fou, menton baissé.
"— Je n'aime pas les morts sur les bateaux, dit-il, et je ne portais pas cet homme dans mon cœur après ce qu'il avait essayé de faire. Je ne le pleurerai donc pas trop." Le bosco jeta un coup d'oeil explicite au second dont la bouche et le menton bleu luisaient de sauce au beurre. "Avez-vous retrouvé l'arme ? fit-il la boucher pleine.
— Oui, Monsieur, dans sa main même.
— Alors qu'en concluez-vous ?
— Qu'il s'est brûlé la cervelle tout seul...
— Ou qu'on l'y a un peu aidé ! " Le médecin ne broncha pas : "Capitaine ?" Visiblement intéressé par le barrot du plafond, ce dernier répondit en essuyant ses doigts graisseux à la nappe : "Pour ce qui me concerne, je suis de plus en plus porté à croire au suicide et je vous invite à en faire autant. Parlons d'autre chose, voulez-vous ? Les cadavres me coupent l'appétit." Ils ne parlèrent plus de rien.

Chapitre X




Après des jours d'attente morose, l'horizon français se présenta enfin dans toute sa grisaille et ses cris. Loin d'en être heureux, Hugues se sentit simplement soulagé. Toutes les expériences ont une fin. Ici s'achevait la sienne. Tout commençait peut-être enfin pour lui. Pour Mlle Juliette, c'était certain. Elle ne tenait pas en place et accablait son compagnon avec ses projets d'aménagement d'intérieur, comme si elle était déjà chez elle dans le petit appartement qu'elle s'était fait détailler en faisant de nombreuses questions qui avaient d'abord surpris par leur précision. "Et qu'y a-t-il de posé sur la cheminée ?"...
La goélette entra finalement au port. Les hommes, pour la plupart, souriaient. Il fallut tout décharger. La tache fut facilité par l'ardeur d'en finir et la participation des esclaves achetés en Afrique. Lorsqu'il toucha le sol français, Hugues fut déçu de ne rien ressentir. Ses pieds nus rencontrèrent la pierre froide des pavés. Civilisation, pensa-t-il, vas-tu condamner un homme bienfaisant à la prison ? Il a lavé un affront. "Alors, mon jeune ami ?" Il se retourna et vit en face de lui la personne en question.
"Monsieur... J'ai bien peur que nous ne soyons arrivés...
— Peur ? Toujours prêt à repartir pour de nouveaux voyages... Que vas-tu faire à présent ? Repartir ? Pour ma part, je compte rester à terre un an ou deux, et après, j'aviserai.
— Je crois qu'avec ce que j'ai gagné je vais rentrer en poste chez moi et peut-être prendre des nouvelles de mes parents et de ma soeur qui est au couvent.
— Pauvre enfant !
— J'espère en tout cas qu'elle se porte bien... Pour l'heure, attendons". Le bosco devait revenir avec l'argent de la paye." Ils s'assirent et observèrent l'horizon qui avait repris sa place devant la terre. L'homme, dont l'arrivée pour la première fois réjouissait les marins, était suivi d'un officier de police. Réprimant un bref moment de gêne devant l'agent de l'ordre, les hommes accoururent. "Mettez-vous les uns derrière les autres !" cria-t-il. "Je vais procéder à la distribution des salaires". Le second du capitaine avait tiré une feuille de sa poche où figurait la liste des noms et la somme correspondante en face de chacun d'eux. "Abon, énonça le second — ABON !" hurla le bosco. L'homme s'avança et prit l'argent qu'on lui tendait. "Achert. — ACHERT !" et ainsi de suite jusqu'au dernier. Enfin, tous se dépêchèrent d'aller récupérer leurs affaires et de se préparer à quitter le navire pour un bon moment. Sac en main, Hugues comme les autres s'apprêtait à redescendre du bateau lorsque le capitaine fit son apparition. "Messieurs, la capitaine va faire un discours !", cria le bosco. "Capitaine ? ". Levant les yeux au ciel, le susdit capitaine toussota et commença une hésitante allocution qui tenait plus de l'exhortation forcée du diacre que du compte-rendu du chef de guerre. Le temps passa alors très lentement malgré la courte matière de cette intervention. Cela finit, il tourna la tête vers le second : "Messieurs, fit celui-ci, saluez le capitaine ! Au revoir, Messieurs ! " Les hommes mirent la main au chapeau et ne s'attardèrent pas. Hugues et son ami rejoignirent Mademoiselle Juliette restée sur la terre ferme. Désormais elle n'en bougerait plus.

Chapitre XI




Deux jours plus tard, Hugues prenait congé de Monsieur Bomboeuf et de sa maîtresse. "C'est décidé, vous partez ? Si vite ? Restez donc pour dîner !
— Non, je vous remercie, Madame, mais je voudrais partir le plus tôt possible. Monsieur...
— Mon garçon...
— Je ne sais plus...
— Ecoute, Hugues, lorsque tu reviendras, tu es le bienvenu ici, n'est-ce pas, mon amie ?
— Mais certainement ! Nous serions très heureux de vous recevoir quelques jours". Ses mains jaunes se tordaient un peu ; d'un doigt, elle désigna rapidement la table. "Voyez, c'est comme vous voulez." Ils s'embrassèrent tous et il prit congé d'eux avec sobriété, malgré quelque émotion de part et d'autre.
Depuis son retour à La Rochelle, Hugues avait chaussé ses souliers, ce qu'il n'avait guère fait pendant son voyage et s'étonnait de se retrouver tel qu'il était du temps de son Alsace natale. En chemin jusqu'à la chaise de poste, il ne pensa pas à grand-chose. Il se laissait à nouveau gagner par la douce solitude du voyage, qui le mélancoliait, pourtant sans déplaisir L'aspect usé de ses vêtements n'inspirait guère confiance au cocher toutefois sa propreté et ses espèces sonnantes et trébuchantes le firent accepter parmi les passagers, pour la plupart des bourgeois aux vêtements sombres, mais dont la conversation lui fut salutaire pour passer le temps.Les voyages en coche sont souvent l'occasion de faire la connaissance de gens parfois intéressants, qu'on ne reverra peut-être jamais. Après quelques heures de route dans toutes les conditions (les meilleures comme de fort moins clémentes), de nombreuses haltes des plus agréables, Hugues se retrouva dans la capitale ayant déjà dépensé une part substantielle de son avoir. En peu de temps somme toute, Paris avait changé, lui semblait-il, en apparence du moins, car, au fond, tout y était toujours effervescence, course aux intérêts matériels, argent, pouvoir et plaisirs. L'architecture ne lui semblait que la vitrine de la prospérité économique et de certains choix politiques : avant on élevait des temples, aujourd'hui on bâtissait des théâtres ; entre deux plaisirs, on courait. Voilà à quoi pensait Hugues qui cheminait à travers les rues en mangeant un navet cru dans une miche de pain achetée au marché sur les quais. Il regardait passer les coches d'eau et autres petites embarcations transportant parfois du bétail. Comment voit-on les choses là-dessus ? se demandait-il. Il finit par arriver dans un quartier qu'il connaissait bien et s'arrêta devant une porte noire à laquelle il frappa par quatre fois. M. Baptiste vint lui ouvrir.
Les retrouvailles furent pleines de retenue mais sincères. Le pasteur n'avait pas changé. Ses manières étaient toujours austères et son physique d'ascète aussi nerveux. Comme la première fois, le pasteur l'invita à faire halte chez lui pour quelques jours. Hugues s'était déshabitué de cette vie contemplative faite de prières, de sermons et de lectures. Néanmoins, M. Baptiste ne se désintéressait pas de son protégé et il se fit raconter le voyage. Hugues s'avérait plus loquace qu'auparavant, et enchaînait les idées selon sa fantaisie, intercalant ça et là une opinion personnelle, mais à aucun moment il ne fit allusion aux conversations avec le médecin libertin. A la question s'il faisait toujours ses dévotions avant de se coucher, le jeune homme s'empressa de répondre par l'affirmative en rougissant. "Quoi qu'il en soit, fit l'homme de Dieu, nous allons par mesure de sécurité procéder à une pieuse remise dans le bain, si je puis m'exprimer ainsi. Prenons le livre d'Abdias, lisez le chapitre premier. Hugues ouvrit le livre aux pages cornées et jaunies et commença, après s'être éclairci la voix : "Vision d'Abdias. Ainsi parle le Seigneur DIEU au sujet d'Edom. Un message ! Nous l'entendons, il vient du Seigneur, tandis qu'un héraut est envoyé parmi les nations : «Debout ! A l'assaut de la ville ! Au combat ! »"...

Au terme de son séjour parisien, Hugues repartit une fois encore, son sac rempli de provisions. Ses vêtements de rechange avaient été lavés, reprisés et repassés. Le coche fut encore son moyen de transport; il voyagea en compagnie d'une vieille dame habillée de noir qui frottait ses mains sur sa robe par intermittence et rajustait une mèche de cheveux blancs (sa voix, aiguë, l'agaça très tôt, sans compter qu'elle semblait manquer singulièrement d'esprit ; heureusement, elle n'en fit guère usage) ; d'un abbé, jadis de cour, personnage apparemment plein de licence au discours grivoisement ambigu qui, après disgrâce, allait tenter sa chance dans la maison d'un seigneur de l'est de la France. Poussé par un premier sentiment, Hugues fut tenté de le ramener à la vertu — encore frais des leçons de M. Baptiste qui faisait parfois allusion au "regrettable comportement des papistes" — et de lui rappeler la signification de l'habit qu'il portait, mais il changea d'idée et discourut avec lui de littérature, sujet que l'abbé maîtrisait, faisant montre d'un solide sens critique. Parmi les passagers, on trouvait également un bourgeois nancéen qui rentrait d'affaires. Peu loquace, il semblait en revanche faire grand cas de ce que les deux hommes disaient. Parfois, il clignait les yeux l'espace de deux secondes et remuait imperceptiblement les lèvres, cherchant sans doute à se rappeler les saillies qui lui paraissaient les plus pertinentes et les plus spirituelles. Aux haltes, le vin local , que Hugues se laissa offrir par l'abbé, accompagnant une nourriture franche et rustique égaya les esprits des trois hommes, réunis à la même table. Ils rirent beaucoup, rapportèrent des aventures cocasses et firent ensemble de grands projets qu'ils oublièrent le lendemain. Hugues regardait les gens avec davantage d'intérêt, sans pour autant s'en sentir plus proche. "Voyez-vous, dit-il lors d'un repas, dans la solitude d'un lieu clos coupé du monde comme un bateau, soit on ne parle pas, soit, si on le fait, c'est déjà trop". Au niveau de la vie terrestre, il commençait à trouver un juste milieu.

Chapitre XII




A Nancy, puis dans les villages avoisinnants, le coche se vida progressivement de ses joyeux convives. Le Nancéen s'était débridé au point de ne pouvoir abandonner le fou rire qui l'avait pris lors de ses adieux, qui n'en furent que plus sympathiques aux voyageurs.
L'entrée en Alsace fit une impression assez désagréable au natif. Sa gorge se serrait, et un soupir concrétisa son état intérieur, loin d'être visible. Ce n'étaient que platitudes dans le paysage (dont les autochtones étaient si fiers) et fréquente fatuité dans les mentalités. Peut-être les hommes avaient-ils construit la cathédrale de Strasbourg pour compenser l'uniformité du relief, se disait-il . Arrivé en ville, il se dirigea vers l'atelier familial sans prêter attention aux regards surpris et un tantinet méprisants que ses concitadins lui jetaient.
Il trouva son père assis sur un tabouret en train de travailler. Quelque chose dans le bonhomme avait changé : en deux ans, il semblait avoir vieilli comme si son fils revenait après six ans d'absence.
Hugues appela son père qui, après un instant muet, se découvrit et ouvrit les bras pour y accueillir, tout content, ce fils qui commençait à lui manquer à l'atelier. "Viens, Huguele, viens embrasser ton père ! Nous désespérions de ne plus te revoir. Ta mère va être contente." Elle n'avait pas changé. Elle laissa couler ses larmes lorsqu'elle embrassa son fils. "Un homme, voyez-vous ça ! Tous les jours j'ai prié le Seigneur pour que tu reviennes entier. Mais entre donc ! Raconte-nous vite tout ce qui t'est arrivé ! "

Comme il était l'heure de souper, on s'atabla (Mme. Larcet s'activant à rajouter un troisième couvert) et Hugue commença le récit de ses aventures , légèrement adouci pour ne pas choquer le cœur d'une mère calviniste. Il fit grand effet. Plusieurs fois, on le fit répéter ou préciser des détails — l'alimentation et l'emploi du temps journalier essentiellement. "Comment étaient les Anglais ?, demanda le père.
— Je n'en ai pas rencontré.
— Tant mieux, parce que les Anglais sont de bien mauvais chrétiens, à ce qu'on dit ; en fait c'est même sûr."
Hugues évoqua également les instruments de navigation, les manœuvres sur le bateau, les paysage qu'il avait vus...
Vers la fin du repas, quand les ventres sont pleins et que les yeux regardent hagards au plafond, que les sujets de conversation s'épuisent, Hugues demanda : "Et que devient ma sœur ? Se porte-t-elle bien ? J'ai tant envie de la revoir". Le vieil Alsacien, coupé dans sa respiration, jeta un coup d'œil à son épouse sans presque tourner la tête. La bonne dame baissa les yeux ; de ses mains bouffies par la lessive, elle triturait son tablier de grossier tissu jaune. Des larmes affleurèrent à ses yeux. "Dis-lui, toi. Moi, je ne peux pas." Elle appuya sa tête soudain alourdie contre sa main.
"Elle nous a quittés, fils", dit le père. Le voyageur ne souriait plus depuis un certain temps déjà, mais il demeura un instant saisi, favorisant le silence qui venait d'éclabousser la pièce, puis il se reprit : "Comment ?! Comment est-ce arrivé ? Elle allait bien quand je suis parti !
— Consomption, c'est ce qu'ont dit les sœurs.
— Alors qu'il y en a qui dépassent les quatre-vingts ans ! Il a fallu qu'elle meure loin de sa famille. Elle n'avait pas trente ans ! Sans avoir vécu, sans avoir fait ses adieux à sa famille ! C'était bien la peine de se faire catholique ! ". Mme. Larcet éclatta en sanglots. Le père esquissa un geste vers sa femme puis s'interrompit et dit : "elle est partie comme une sainte".

Deux mois plus tard, Hugues prenait congé de ses parents, malgré leurs protestations. Comme la première fois, il partit sac au dos, à pieds, quelques pièces en poche, de quoi se payer le coche de Paris à La Rochelle.
Sur la route il rencontra un marchand de la région qui voulut bien le prendre dans sa charette pour quelques lieues. C'était une trogne, une gueule de paysan, un rural dans toute sa splendeur terreuse, les cheveux longs tombant lisses de son tricorne, un bonhomme de cinquante ans à première vue, qui parlait peu et semblait voir loin. Ses yeux, en effet, à eux-seuls, lui donnaient une certaine profondeur madrée, que le reste de son visage n'annonçait pas. Pendant tout le voyage, il ne prononça pas une parole et ne détourna pas le regard de la route déserte.
Lorsque le soleil fut à son zénith, l'homme lui proposa de s'arrêter pour manger un morceau
Assis sur un talus, les bêtes paissant non loin, ils en vinrent à échanger quelques mots. Hugues répugnait à parler le dialecte avec les étrangers davantage qu'avec ses parents. Plusieurs fois, il mêla des mots français à ses réponses, sans que son interlocuteur s'en formalisât. Ce dernier, entre deux bouchées, lui faisait part en un langage simple, laconique, des idées obscures, de ces idées dont on ne perçoit le sens que bien plus tard. Lui confier son chagrin eût été déplacé lors d'une première et certainement unique rencontre ; il n'eut cependant pas à le faire : "Vous êtes en deuil, jeune homme ?, fit le marchand, alors qu'il coupait une tranche de saucisse avec application. Hugues leva un sourcil.
"— En effet, cela se voit-il tant que ça ? " L'homme se retourna, lui faisant face : "Oui.".Il y eut un silence d'une durée incertaine, qui faisait resortir le bruissement de la campagne, qu'Hugues osa rompre, la curiosité légèrement éveillée. Il demanda au marchand ce qu'il allait faire, avec une charette vide et des bœufs fatigués. "Je vais à Paris pour affaires." Il n'avait pas eu le temps de lui demander s'il l'acceptait à bord de sa carriole pour un si long trajet que déjà l'homme le lui proposa très naturellement.
Ils se remirent en route. Les arbres défilaient entre les champs, les buissons bordant le chemin de terre beige. Le fond de l'air fraîchissait. Cela faisait une heure qu'ils voyageaient silencieusement, sous un ciel calcaire. "Dans deux mois, il fera beau au bord de la mer", fiit l'homme en fixant l'horizon. Hugues le regarda, stupéfait : "Comment savez-vous que je me rends au bord de la mer ? ", s'écria-t-il en français. "Je disais cela comme ça.", répondit en alsacien le conducteur, sans se retourner. Se rappelant ce qu'il avait entendu plus tôt, Hugues, cédant à la panique, demanda à descendre, il ferait le chemin à pied, d'ailleurs, il avait de la famille dans les parages à visiter. "Je ne peux pas vous laisser ici en pleine campagne, la prochaine ferme est à plus de trois lieues ! Ce ne serait pas là chose à faire, d'autant plus qu'il se fait tard... ". Hugues se raidit comme un terme. Il croyait que ses forces l'abandonnaient. Tout à coup, une chaise de poste déboucha du lointain à vive allure et les dépassa dans un nuage de poussière. Hugues, décidé, sauta du véhicule et partit au pas de course à travers champs. "Courez toujours ! , lui lança l'homme, ce n'est pas ça qui vous avancera ! ". Hugues ne l'entendait plus, il avait disparu entre les blés. Il courut sans oser regarder derrière lui. Au dessus de lui, les nuages tourbillonnaient dans un silence terreux et enserrant. Il lui semblait que s'il s'arrêtait, s'en était fait de lui. Il sentait ses forces décuplées se regrouper dans ses jambes, dans un délire d'instinc qu'on disait de survie. Il ne pensait plus, il agissait, avalant sous ses pas des mètres et des mètres de blés, dans un silence de nature que son souffle et le battement du sang dans ses tempes seuls comblaient A bout de souffle, il s'arrêta et s'assit au milieu des plants. Considérant ce qu'il venait de faire, il sourit de cette peur subite qu'il ne s'expliquait pas. "Moi qui ai cotoyé les bandits de grand chemin ! Me sauver de la charette d'un brave homme qui me proposait de m'épargner de la peine." Une fois debout, il scruta les parages : des blés, à hauteur d'homme et à perte de vue... Impossible de se repérer. Après un instant de réflexion, il résolut, non pas de revenir sur ses pas — qu'il eût été bien en peine de retrouver — mais de continuer son chemin à travers champs ; il finirait tôt ou tard par en sortir. Il marcha ainsi pendant des heures, au milieu des craquements de la nature. A la nuit tombée, il s'endormit en boule sous un arbre.

Le lendemain, il fut réveillé en sursaut par les aboiements d'une meute de lévriers qui venait de le débusquer. Secouant sa tignasse en bataille, il constata alors un fort mal de crâne dû probablement à ce réveil spartiate. Les chiens furent bientôt rejoints par un jeune cavalier à la mise aristocratique. Le fusil pointé vers le sol, il cria aux chiens de se taire avec un discret accent lorrain. Hugues se leva péniblement. Son pied se prit alors dans une racine apparente et, tombant face contre terre, il s'assomma. Il reprit connaissance lorsque son nez se remplit des effluves du contenu d'une petite fiole qu'on promenait près de son visage : La face burinée d'un domestique au chapeau de cuir se présenta à son regard. "Ça va-t-y pas mieux, Monsieur ? " Il se releva en titubant et, avec l'aide du domestique, fit quelques pas vers le cavalier. Ce dernier ne devait guère être plus vieux que lui.
"Excusez-moi, Monseigneur, ou plutôt merci, je ne sais trop...
— Vous êtes tombé et peut-être même blessé, on ne sait trop. Venez, pouvez-vous marcher ?
— Je crois... Monsieur.
— Dans ce cas, suivez-moi. "Le cavalier donna des talons. Le cheval, une bête svelte à balsanes et robe luisantes, donna un coup de tête sur le côté et se mit en marche. Hugues suivit ainsi le cavalier pendant un quart de lieue, s'appuyant sur l'homme à grand chapeau. Cette petite marche le mit en appétit et il fut ravi, en arrivant à la demeure seigneuriale, petite maison de campagne à dépendances, d'être accueilli par une odeur de légumes bouillis. Descendant de cheval, le jeune aristocrate désigna une porte : allez vous restaurer avec les gens. Vous vous ferez annoncer à deux heures dans mon salon.
— Comme vous voudrez, Monseigneur", fit Hugues en esquissant une réverence maladroite que son interlocuteur feignit de ne pas voir.
Monsieur de GIMANNVILLE, homme civil et lettré, l'avait mis à l'épreuve en lui posant quelques questions auxquelles il avait su répondre sans feindre ce qu'il ne savait pas. "Vous n'êtes pas un vagabond", lui dit l'aristocrate. Il lui proposa ensuite de rester quelques jours dans sa demeure en dédommagement du désagrément qu'il lui avait bien involontairement causé.
Hugues déjeunait, soupait et dormait dans le bâtiment des gens et dînait avec Monsieur. Cinq jours après son arrivée, il était engagé comme secrétaire du baron. Hugues admirait son maître, homme de lettres à ses heures, et appréciait la compagnie rustique des paysans lorrains, moins loquaces que ses anciens compatriotes et plus accueillants. Ils ne disaient jamais de mal des alsaciens parce qu'ils n'en voyaient presque jamais, attitude à laquelle il n'était pas accoutumé et qu'il apprécia. On ne lui posait jamais de questions et il n'en avait que plus de plaisir à raconter, par bribes, ses voyages. Pendant son travail de secrétaire, le baron lui apprit beaucoup : théiste, il semblait conjuguer en lui les vertus chrétiennes avec son goût pour la philosophie et l'étude. Les préjugés ne semblaient pas avoir de prise sur lui. Devenu plus ou moins son homme de confiance, Hugues décida de rester plus longtemps que prévu, comme on l'y invitait.
Sa haltedura cinq ans.


Epilogue




Hugues arriva à La Rochelle en chaise de poste. Comme par le passé, il s'était arrêté dans la capitale, mais cette fois Monsieur Baptiste n'était plus là.
Ce n'est qu'en retrouvant Monsieur Bonbœuf, qui s'était depuis établi de façon quasi définitive à terre, qu'il réussit à chasser un peu son affliction. Hugues loua une mansarde à proximité de l'appartement de son ami qui s'était remarié, après le décès de son épouse, avec Mademoiselle Juliette.
Déçu par l'aventure, content de peu, se complaisant dans l'amitié et les souvenirs,